Cet article a été écrit le 1 juillet 2019 pour France Football et est à retrouver sur francefootball.fr.

La reconversion de l’ancien capitaine des Lions de la Teranga Aliou Cissé en sélectionneur a suscité au Sénégal un enthousiasme vite rattrapé par les espoirs et les ambitions d’un pays en quête de gloire. Aujourd’hui, dans la peau du favori, Aliou Cissé doit composer entre le feu des projecteurs et celui des critiques.

Sur le bord du terrain, sa silhouette mince coiffée de longs dreadlocks est une singularité à laquelle on s’est habitué. Depuis quatre ans, Aliou Cissé est l’un des rares locaux à avoir pris la tête d’une équipe d’Afrique subsaharienne, depuis longtemps aux prises avec le mythe du «  sorcier blanc  ». Mais Aliou Cissé est sénégalais de sang, et surtout de cœur. Alors quand les critiques s’abattent sur sa sélection, forcément, elles s’abattent aussi sur lui, qui l’incarne mieux que quiconque. Comme après la défaite de son équipe face à l’Algérie, lors du deuxième match de groupe de la CAN 2019. «  S’il est très critiqué aujourd’hui, c’est que le peuple sénégalais est très exigeant, synthétise Abda Sall, journaliste sénégalais en France. D’autant plus avec cette génération, car il y a vraiment la possibilité de gagner un titre.  »

Il incarne le Sénégal

Une génération qu’il a pourtant accompagnée et façonnée depuis sa prise de fonctions auprès des équipes nationales du Sénégal. Avant de prendre la tête des Lions, il était adjoint de l’équipe olympique, qui a participé aux Jeux londoniens de 2012 et dans laquelle on retrouvait, déjà, Sadio Mané, Moussa Konaté ou Idrissa Gueye. Lorsqu’Aliou Cissé est nommé sélectionneur des A en 2015, c’est une grande bouffée d’oxygène pour le pays. Les Lions de la Teranga sortent non seulement d’une CAN désastreuse sous la houlette d’Alain Giresse, mais globalement de dix ans de disette sur la scène continentale et internationale. Capitaine lors du Mondial historique de 2002, connu du peuple sénégalais pour son travail d’entraîneur depuis son expérience sur le banc de l’équipe olympique, Cissé incarne le renouveau sénégalais, d’autant qu’il arrive avec une génération bourrée de talent. Ce qui crée, forcément, une attente autour de cette équipe et de ses grands noms. « Pour la première fois depuis 2002, c’est vrai qu’on a une équipe avec au moins un très bon joueur par ligne, les Mendy, Koulibaly, Gueye, Mané, abonde Abda Sall. Mais on a tendance à oublier que le Sénégal n’a jamais rien gagné. Le seul fait d’avoir des joueurs de qualité ne veut pas dire que le Sénégal peut s’imposer dans une compétition internationale. »



Pour faire gagner cette équipe, il faut donc lui apporter un projet cohérent, et un cadre dans lequel se développer. Ce qu’a eu le temps de faire Cissé en quatre ans sur le banc des Lions, et qui a porté ses fruits : en 41 matchs sur le banc des Lions, il affiche 25 victoires pour 10 nuls et 6 défaites. Surtout, il a mené le Sénégal à des quarts de finale de CAN en 2017, une première depuis 2006, et à la seconde qualification de son histoire au Mondial en 2018. Malgré ça, à l’heure d’aborder sa deuxième CAN les critiques pleuvent, et notamment sur le fond de jeu proposé. Solide défensivement, certes, mais pas assez offensif au goût des sénégalais qui en veulent plus au vu du potentiel des leurs devant. Abda Sall : « C’est vrai qu’on n’arrive pas à identifier sa tactique pour marquer, quel cheminement il met en place. On reproche souvent aux équipes africaines de ne pas être organisées. Là ce n’est pas le cas, mais on n’a pas l’animation offensive espérée. »

«  La logique implacable du sélectionneur  »

Au-delà du jeu, d’autres s’attaquent aussi à sa gestion du groupe. Des critiques corollaires à celles sur le jeu, avec des choix de joueurs qui seraient difficilement compréhensibles, notamment avec les « oublis » de joueurs comme Kara Mbodji (Anderlecht) ou Habib Diallo (Metz) dans la liste pour la CAN. « Habib Diallo pour ne pas le nommer, semble avoir subi la logique implacable du sélectionneur : d’abord faire appel à ses « joueurs » contre vents et marées avant de suivre un tant soit peu une certaine logique footballistique », ose même le site d’information sénégalais Dakaractu, pour qui l’annonce de la liste pour la CAN a provoqué une « profonde incompréhension ». Des critiques qui viennent autant des médias locaux que de figures liées au football sénégalais, comme son ancien coéquipier El-Hadji Diouf ou, plus surprenant, le père du joueur de Crystal Palace Cheickou Kouyaté après la défaite contre l’Algérie. Aliou Cissé applique à la gestion de son groupe une discipline de fer, et ça chamboule les habitudes : « Peut-être que l’Afrique n’est pas habituée à ce type de coachs, concède Abda Sall. Lui il est très exigeant, la discipline est très importante pour lui. Il veut du combat et de l’organisation, en bon milieu défensif qu’il était.  » Une inflexibilité qu’il met au service du résultat au sacrifice, parfois, d’un jeu spectaculaire, et qui lui vaut d’être épié et critiqué à chacune de ses décisions.

Pour autant, la position d’Aliou Cissé n’est pas en danger. Pas encore en tout cas. En cas d’élimination surprise ou de contre-performance majeure assez tôt lors de la CAN, la donne pourrait changer et le ras-le-bol poindre. Mais pour l’instant, l’heure est à la patience. « Cette génération est encore jeune, ils arrivent à maturité mais ils ont encore du temps pour jouer ensemble, pose Abda Sall. Si on leur laisse le temps, ils vont réussir à gagner quelque chose, peut-être pas maintenant mais plus tard. Les joueurs adhèrent à son message, il n’est pas décrié dans le groupe et cohérent dans ses choix. Et en cela, il peut durer. » En attendant, l’exigeant peuple sénégalais et les observateurs de football continueront d’observer et de critiquer allègrement cette équipe sénégalaise et son sélectionneur. Des critiques parfois aussi virulentes que surprenantes : récemment, il répondait devant la presse au surnom de « Yahya Jammeh », ancien dictateur gambien, dont il a hérité très tôt d’une partie du public sénégalais. En attendant, en cas de victoire historique sur le sol égyptien, que le dictateur ne se transforme en roi.

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