Invité mardi sur le plateau du « Buzz TV » de TV Magazine (Le Figaro), le commentateur de M6 Denis Balbir a, une nouvelle fois, manqué une occasion toute faite de se taire. Mais en affirmant que les femmes ne pouvaient pas, selon lui, commenter des matchs de football masculin sous prétexte que « sur une action de folie, elles pourraient monter dans les aigus », il a au moins eu le mérite de mettre le doigt sur un vrai problème. Alors, femmes et micro, compatibles ?

«  Contrairement aux hommes, dont la voix est naturellement grave, les femmes doivent faire très attention à ne pas trop monter dans les aigus. Contrôler sa voix tout en ­essayant de faire passer des émotions demande beaucoup de travail.  » Denis Balbir ? Non, Candice Rolland. Son nom ne vous dit rien ? Elle est pourtant, dans le paysage audiovisuel français actuel, la seule femme qui commente des matchs de football masculin, et même la première qui le fait de façon régulière. La seule, donc, à pouvoir prétendre faire front face aux limites de l’imaginaire de Denis Balbir. Quelques jours avant la sortie médiatique très controversée de son confrère de M6 sur le plateau de TV Magazine, elle adressait donc déjà, dans les colonnes de Télérama, ce problème visiblement propre aux femmes : cette fâcheuse tendance à monter dans les aigus à la moindre émotion, à la moindre brise.

Modèle sud-américain et voix qui déraille

Les femmes ont généralement une voix plus aigüe que celle des hommes, c’est scientifique. Et peuvent, donc, plus facilement monter dans les aigus. Mais cela veut-il dire pour autant que les hommes ne sont pas capables, sur un coup de sang, d’aller titiller l’octave du dessus ? «  La voix peut être tout à fait normale et, dans l’excitation, monter dans les aigus, explique Marlène Anconina, conseillère vocale auprès de journalistes et commentateurs depuis plus de trente ans. Les filles le font, les garçons le font, il n’y a aucune différence. Il y a même des commentateurs qui forcent tellement sur leur voix qu’elle déraille ». S’il n’a jamais fait d’extinction de voix, Grégoire Margotton* a longtemps traîné derrière lui une image de « gueulard » : « Il m’arrive de m’enflammer, puis de me calmer au bout de dix secondes et de me dire “mais qu’est-ce qu’il t’a pris de leur casser les oreilles comme ça  ?” (…) En France, on est entre les Espagnols, qui peuvent devenir fous, et les Allemands, très économes en mots. J’aime quand tout d’un coup on est surpris, quand la voix monte, revient, quand on accompagne une action, quand on suit l’image, parce que c’est ça la télévision  : c’est l’image, pas le commentaire. »

La France, c’est pas l’Espagne, c’est pas l’Amérique du Sud. Et si ses commentateurs y ont toujours été relativement soft, l’évolution du foot en un spectacle de plus en plus intense a, aussi, fait évoluer nos commentateurs. «  Le problème c’est qu’aujourd’hui, on pousse les commentateurs à crier, poursuit Marlène Anconina. On copie les sud-américains et tout le monde se ressemble sur la forme, à défaut de se démarquer sur le fond.  » Pour cette professionnelle, la qualité d’un commentaire ne s’évalue pas à la voix, ni à l’intonation, mais à la gestion constante de l’intensité de la voix : «  Il faut monter en énergie, suivre la dramaturgie de l’événement. Ça ne sert à rien de hurler quand il n’y a personne dans le stade ou qu’il ne se passe rien. Moi qui suis une grande fan de football, il m’arrive de baisser le son de la télé. Les hurlements, ça ne m’intéresse pas. »

« On a toujours demandé aux filles de muscler leur voix »

Finalement, la voix du commentateur, aussi grave ou aigüe qu’elle soit, participe à la création d’une identité dont on aime à se souvenir et que l’uniformisation des tonalités pourrait tendre à mettre en péril. Et les excès de cette voix traduisent, quant à eux, une passion qui transcende le genre. Parmi les grandes voix du football qui ont jalonné notre histoire récente, lesquelles sont les plus mémorables ? Celles, si reconnaissables, de Grégoire Margotton, de Thierry Gilardi, mais aussi celles, uniques en leur genre, de Thierry Rolland ou d’Eugène Saccomano, qui n’avaient franchement rien à envier à la célèbre Castafiore de Tintin. Alors à quoi bon vouloir uniformiser les voix, et de ce fait brimer les identités de ceux que l’on écoute ? « On a toujours demandé aux filles de muscler leur voix, d’effacer leur féminité, regrette Marlène Anconina. Si vous saviez le nombre de rédacteurs en chef qui demandent aux filles de muscler leur voix, alors que c’est tellement plus riche d’entendre des rondeurs masculines, des rondeurs féminines… »

Sur le fond, Denis Balbir n’a pas complètement tort : une voix aigüe peut être désagréable à entendre sur les 90 minutes d’un match de football. Là où il fait fausse route, c’est en associant cela uniquement aux femmes. « Il aurait pu mettre un petit peu les formes, » réagissait Candice Rolland dans L’Équipe, ce mercredi. Car la question n’est, finalement, pas tant qu’on souligne qu’une femme partant dans les aigus puisse être un problème pour l’auditeur qui veut tranquillement profiter de son match, mais qu’un homme confortablement installé dans son fauteuil de « commentateur numéro 1 » (selon les mots de Denis Balbir lui-même) en fasse publiquement une raison pour se prononcer contre le fait qu’une femme accède à son poste. Voix aiguë, voix grave, timbre fluet ou rauque, chaque femme a une voix qui lui est propre, et un professionnalisme, une expertise et une sympathie à amener à ce secteur. S’il y en avait plus, on s’en rendrait compte.

*Propos tirés d’un entretien avec Grégoire Margotton réalisé pour Misteur Mercato en 2014

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