Si la statistique footballistique était une religion, Opta en serait le Pape. Et Kevin Jeffries, data analyst chez Opta France, l’un de ses plus estimés cardinaux. Entre deux sorties de bouquins, ce passionné de ballon et de chiffres nous ouvre les portes de la basilique de la stat’. Et Amen, hein.

Crédit photo : Alexandre Aflalo/MISTEUR MERCATO

Il aurait pu enseigner les chiffres en tant que professeur des écoles. Finalement, il les étudie et apprend à les dompter chez Opta. A 28 ans, et après avoir vagabondé de rédactions en rédactions à la poursuite d’une vision « un peu romantique » du journalisme, Kevin Jeffries a trouvé dans la statistique sportive une carrière sur mesure, lui qui a tout plaqué après un concours raté pour se consacrer pleinement à sa passion pour le football. Une passion qu’il vit pleinement : à peine remis du succès de son premier livre, Data, stats, graphiques… le Mondial de football comme vous ne l’avez jamais lu, paru en mai, Kevin prépare déjà la sortie d’un deuxième ouvrage 100 % stats sur la Ligue des Champions. Entretien « des chiffres et des lettres ».

D’où te vient cet intérêt pour les statistiques ?

Mon père est anglais, c’est lui qui m’a transmis la passion du football. Je suis passionné depuis que je suis gamin. Mais je suivais aussi d’autres sports, notamment américains : la NBA, le Baseball, la NFL… Et dans les années 2000, je me suis intéressé au phénomène « Moneyball », le livre puis le film. Les statistiques m’intéressaient, j’essayais de voir comment ça se développait en Europe, que ce soit en Angleterre avec StatDNA et Arsène Wenger ou ailleurs, avec des clubs comme Midtjylland et Hoffenheim. Alors quand j’ai eu l’opportunité de rejoindre Opta, je me suis dit que ça pourrait vraiment me plaire.

Tu co-signes Data, stats, graphiques… le Mondial de football comme vous ne l’avez jamais lu, un livre sur les statistiques de la Coupe du Monde depuis 1966 : comment s’est déroulée la confection de ce livre ?

Vers avril-mai l’année dernière, j’ai participé à la traduction de la biographie d’Arsène Wenger (The Inside story of Arsenal under Arsène Wenger, de John Cross, NDLR). J’ai toujours voulu écrire un livre sur le foot et, en venant à Opta, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire. On a contacté des maisons d’édition, avec cette idée de faire quelque chose pour la Coupe du Monde 2018, surtout qu’on célébrait les vingt ans de 1998. On a convaincu la maison d’édition, et on a signé !

Avec Loïc (Moreau, son collègue d’Opta qui co-signe le livre, NDLR) on est d’abord parti de nos souvenirs. Les événements qui nous ont marqués, sur lesquels on a lus, comme les records de Fontaine et Klose, Escobar et son CSC… des choses dont on voulait vraiment parler. Ensuite, on a fouillé la base de données, tout simplement ! On a cherché des records, et plus on cherchait, plus on en trouvait. Entre la signature et la version finale, il s’est écoulé six mois. On a dit adieu à nos jours off et à nos week-ends, mais c’était vachement enrichissant, et c’est une immense fierté pour moi. Je suis fier, ma mère est fière, c’est quelque chose qui restera toute ma vie. Et puis il n’y a jamais assez de culture foot ! D’ailleurs, on bosse actuellement sur un deuxième livre qui paraîtra en septembre, sur les statistiques de la Ligue des Champions depuis 15 ans.

Un aperçu de l’interface de la base de données d’Opta. Ici, on recherche les joueurs qui ont perdu le plus de ballons en Ligue 1 cette saison, en ayant joué au minimum un match. Résultat ? Téji Savanier (Nîmes Olympiques) arrive en tête avec 55 ballons perdus en deux matchs. Neymar est deuxième avec 54 ballons perdus / Alexandre Aflalo/MISTEUR MERCATO

Comment êtes-vous allés dénicher toutes ces statistiques ? 

Opta a une base de donnée immense. On a les statistiques de tous les matchs de la Coupe du Monde depuis 1966 – la première édition entièrement télévisée – en « full » : passes, duels, dribbles, tacles… Tout a été analysé par nos analystes avec exactement le même niveau de précision que pour les matchs d’aujourd’hui. Après… c’est l’œuvre de notre esprit tordu ! (Rires) Et l’expérience. C’est le genre de trucs qu’on aime bien chercher pour nous, pour la Ligue 1. Quand on voit quelque chose qui nous interpelle, on vérifie et parfois, on tombe sur des statistiques remarquables. Et c’est encore mieux quand c’est des grands noms : Frank Lampard qui a le plus de tirs tentés sans marquer ; Cristiano Ronaldo qui avait plus touché les poteaux que marqué de buts ; Maradona qui est le joueur le plus sanctionné pour des fautes de main depuis 1966 alors qu’il est connu pour la « main de Dieu », c’est juste passionnant. On s’est dit : « si ça nous plait, ça plaira forcément aux autres ».

Si tu ne devais retenir qu’une statistique du livre, celle qui t’a le plus marquée, ce serait laquelle ? 

Il y en a pas mal que j’aime bien. Celle de Ronaldo, qui est maintenant obsolète, celle de Frank Lampard aussi – surtout quand on se rappelle de son but refusé contre l’Allemagne alors que la balle franchit la ligne d’au moins un mètre… J’aime « beaucoup » l’histoire d’Escobar aussi, elle est complètement dingue. Il marque le seul CSC du Mondial alors qu’il fait un gros match défensivement, il avait un bel avenir devant lui, et il se fait assassiner deux semaines après. Au-delà du foot, ça te ramène à d’autres chose, c’est aussi ça qui est intéressant.

En termes de statistiques, la Coupe du Monde 2018 a-t-elle été particulièrement marquante ?

Comme toutes les Coupes du Monde ! Il y a Cristiano Ronaldo, déjà, qui a flingué notre statistiques avec ses buts et qui est aussi devenu le joueur le plus âgé à marquer au moins trois buts sur un match de Coupe du Monde. Il y a aussi l’Allemagne, qui perpétue la malédiction des vainqueurs en devenant le troisième tenant du titre d’affilée à sortir au premier tour. La précocité de Mbappé, plus jeune joueur à marquer en finale depuis Pelé. Le but de Pavard, qui est l’un des plus lointains marqués par un joueur de l’équipe de France en Coupe du Monde depuis 1966… C’est une Coupe du Monde où il y a eu beaucoup de surprises.

« Si tu fais 15km par match mais que tu touches 20 ballons… C’est bien hein. Fais du marathon. »

Comment fonctionne l’analyse d’un match de football chez Opta ? 

Tout est fait à la main par nos analystes, qui sont principalement basés à Londres. Il y a un analyste assigné pour chaque équipe, et ils gardent la même tout au long de la saison, comme ça ils la connaissent bien et peuvent voir son évolution et celle des joueurs. Et dès qu’il se passe un événement, ils le rentrent manuellement dans notre base de données. C’est des machines, les mecs. Souvent ce sont des gars qui viennent du gaming alors ils vont super vite, ils ont plein de raccourci pour rendre ça le plus rapide possible. Il y a donc deux analystes par match, un par équipe, et un troisième qui chapeaute pour vérifier qu’il n’y a pas d’erreur. C’est fait en temps réel et ça arrive direct dans la base de données à laquelle on a accès. En France on n’a pas d’analystes, seulement une partie edito gérée par une petite équipe.

En quoi consiste le travail que vous faites ici, à Opta France ?

On répond principalement aux requêtes de nos clients, médias comme clubs. Ils nous demandent des choses tous les jours : des comparatifs, des analyses… On répond à ça au quotidien en fonction de leurs envies. En plus de ça on fait des « facts », des statistiques qui sortent un peu du lot ou des événements marquants, comme ce qu’il y a dans le livre ou ce qu’on publie sur Twitter (@OptaJean). On le fait pour tous les matchs de Ligue 1 pour nos différents clients, à qui on fournit les statistiques pour leurs émissions ou journaux du lendemain.

Les clubs sont plus demandeurs de ce genre de services qu’avant ? 

Il y en a très peu d’analystes data en France alors oui, les clubs sont demandeurs. Les analystes vidéos, tous les clubs en ont, mais les data analysts ou data scientists, tu dois en avoir un ou deux en France. Les clubs français restent très réticents alors qu’en Angleterre, ça fait dix ans que ça existe et que les clubs l’utilisent. En France, tous n’ont pas encore les outils pour analyser ces statistiques. Nous, on bosse avec certains clubs, comme Lille ou Marseille, que ce soit au niveau du professionnel, de l’analyse de performances, ou juste pour de la communication.

Contrairement à la VAR ou la Goal Line Technology, les clubs ont la maitrise sur cette technologie. En Premier League, Leicester l’utilise même en plein match, pour faire des points statistiques à la mi-temps. En Allemagne, Hoffenheim a fait construire un écran géant sur son terrain d’entraînement pour pouvoir bosser en temps réel avec la statistique. Tout dépend de l’utilisation que tu en fais. Il faut être capable de sortir la stat pertinente, dans le bon contexte, mais ça peut être super intéressant pour les clubs. Puis il y a des choses qui vont aussi se développer qui vont être beaucoup plus complexes, comme les modèles prédictifs, avec des algorithmes qui te diront quelle équipe peut jouer le mieux ensemble en fonction des performances des uns et des autres… Là-dessus, je suis un peu moins convaincu. On en oublie que c’est surtout l’humain qui rentre en jeu. Pour moi, le foot ne sera jamais un sport scientifique, il y a tout le côté humain qui rentre d’abord en compte. Est-ce que le joueur a bien dormi ? Est-ce que ça va avec sa copine ? Est-ce qu’il s’adapte au pays ?

Il y a une statistique qui te plaît particulièrement ?

Ce que j’aime beaucoup en ce moment, c’est les « expected goals » (buts probables, xG) et « expected assists » (passes décisives probables, xA). C’est calculé sur plus de 300 000 tirs, sur plusieurs championnats, sur les dix dernières saisons environ. En fonction de l’endroit, de l’angle, du nombre de tirs qui ont fini dans les buts, une valeur xG est accordée à un tir dans une situation donnée. En gros, c’est le pourcentage de chances qu’un joueur marque dans cette situation en fonction de situations similaires dans le passé.

Kevin Jeffries (premier plan) et Loïc Moreau, avec qui il a co-écrit le livre d’Opta sur la Coupe du Monde, le premier livre publié par la cellule française d’Opta.

Un penalty, par exemple, c’est 0,79 xG. Donc si tu as une occasion à 0,9 et que tu ne marques pas, vraiment, ça ne va pas. Si un joueur il a trois expected goals sur un match et qu’il ne marque qu’un seul but, on va se dire « c’est bien… mais il aurait dû marquer trois fois plus. » Sur une saison, les joueurs qui ont une valeur xG importante et qui n’ont pas beaucoup marqué peuvent être intéressants pour des petits clubs, parce que ce sont des joueurs qui se créent beaucoup d’occasions et qui peuvent cartonner s’ils sont en confiance. C’est une statistique qui est aussi intéressante pour les gardiens, parce que tu peux voir lesquels performent en fonction des valeurs xG des attaquants adverses. Par exemple, si un gardien fait face à 7,5 xG et qu’il a pris 10 buts, ça veut dire qu’il aurait dû en arrêter plus, alors que s’il en a pris 4, c’est que c’est un bon gardien. De Gea était excellent à ce niveau là l’année dernière. C’est même utile pour juger de la performance d’équipes : si ça fait 1-1 avec 4,1 xG d’un côté et 0,2 de l’autre, ça offre une autre lecture du score de parité. Ça va plus loin que « tirs » et « tirs cadrés ».

Comment analyse-t-on la performance d’un joueur aujourd’hui ? Est-ce qu’on accorde toujours autant d’importance au diptyque buts/passes décisives ?

Ça dépend surtout du poste. Après encore une fois, c’est vraiment important de contextualiser. Par exemple, prenons le pourcentage de passes réussies pour un défenseur. S’il ne fait que des passes latérales ou vers l’arrière, c’est nul. Pareil, si tu fais 15km par match et que tu touches 20 ballons… C’est bien hein, mais fais du marathon. Le mieux, c’est de faire se rejoindre plusieurs statistiques clés. Si tu veux un défenseur central, t’en prends par exemple un qui a moins de 25 ans, qui est bon dans les duels aériens et qui a un pourcentage de passes réussies vers l’avant intéressant. Pour les milieux ce sera plutôt les passes réussies, les ballons récupérés, les tacles réussis, etc.

On continue à beaucoup valoriser les buts/passes décisives parce que les gens n’ont pas forcément accès à toutes les statistiques. Ça reste des technologies nouvelles, qui coûtent assez cher, il faut que les gens se les approprient. Les buts, les passes, c’est des faits, tout le monde y a accès. Mais on remarque que les gens en demandent de plus en plus. Il y a un vrai appétit pour ça.

« D’ici cinq ans, la moitié des clubs de L1 auront un data analyst dans leur effectif »

Tu as l’impression que ta façon de regarder un match de football a changé depuis que tu travailles chez Opta ?

Oui, un peu. J’essaye de me débrancher le plus possible quand je ne bosse pas, de regarder le foot juste pour le plaisir, mais c’est vrai que dès que je vois des choses qui me marquent un peu, des trucs peu probables, j’ai envie d’aller vérifier. Je vois aussi d’autres choses que je ne voyais pas forcément avant, en termes de tactique, de technique, je regarde beaucoup plus ça maintenant. 

Selon toi, quelle place accordera le football à la statistique dans le futur ? 

Je pense qu’il y en aura de plus en plus. Je suis convaincu que, d’ici cinq ans, la moitié des clubs de L1 auront un data analyst dans leur effectif. Après je ne pense pas que ça va changer le foot, ça restera un sport humain avant tout. Les stats en elles-mêmes, ça ne veut rien dire, ce n’est pas parole d’évangile. S’il n’y a pas de contexte derrière, ça ne sert à rien. Ça va pas te faire gagner un match, mais ça reste un outil super intéressant pour les clubs et ça apporte une aide complémentaire, au même titre que l’analyse vidéo ou la nutrition. C’est un plus, donc c’est dommage de s’en priver.

Propos recueillis par Alexandre Aflalo pour Misteur Mercato.

Merci à Kevin Jeffries pour son accueil et son temps. Son livre Data, stats, graphiques… le Mondial de football comme vous ne l’avez jamais lu est disponible dans toutes les bonnes librairies.

 

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