Le 11 novembre se jouait la première manche de la finale de la Copa Libertadores. Une finale historique, qui opposait pour la première fois de l’histoire les deux plus grands clubs du football sud-américain, Boca Juniors et River Plate. À trois jours du match retour, Aymeric Jaillais, étudiant en échange à Buenos Aires, nous raconte comment il a vécu ce jour si spécial sur place. 

Le président de la République argentine Mauricio Macri, ancien président de Boca Juniors, avait prévenu. Avant les demi-finales de Copa Libertadores, qui voyaient les Boca Juniors affronter Palmeiras et River Plate se frotter au Grêmio, il « ne souhait[ait] pas que les deux clubs s’affrontent en finale ». Pour le bien du pays et de la ville de Buenos Aires.

Malgré le voeu formulé par son président, Boca a obtenu son ticket pour la finale après une double confrontation bien maîtrisée contre Palmeiras (2-0 à la Bombonera puis 2-2 à Sao Paulo) ; et River Plate s’est qualifié à Porto Alegre à la suite d’un match aller-retour totalement fou (0-1 au Monumental, 1-2 à Porto Alegre) qui les aura vus arracher leur qualification à la faveur du but à l’extérieur à la dernière seconde du match retour sur un pénalty généreusement accordé. Le 31 octobre 2018, le sort en était jeté : pour la première fois de son histoire, la finale de la Copa Libertadores allait opposer Boca Juniors à River Plate dans un Superclásico en deux manches, la première à La Bombonera le 11 novembre, la seconde au Monumental le 24.

« Le seul et unique Clásico » 

Si la majorité des connaisseurs et des passionnés de football aiment présenter l’Amérique du Sud comme le berceau du football, la Copa Libertadores leur donne assurément un argument de poids pour étayer leur réthorique.

Le Brésil et l’Argentine sont deux pays de football, par leurs empreintes laissées sur l’histoire du sport, les joueurs mythiques qu’ils ont généré ou leurs palmarès. Avant mon arrivée en Argentine, je ne connaissais le football argentin que par le prisme du football international et des légendes racontées sur ce pays, où le football s’est imposé comme véritable religion. Diego Maradona, la Coupe du Monde 1986 et la fameuse « main de Dieu », la philosophie de Marcelo Bielsa et des Newell’s Old Boys dont Guardiola se revendique aujourd’hui disciple ainsi que, évidemment, le mythique et légendaire Superclásico entre River Plate et Boca Juniors, souvent présenté comme le plus grand derby du monde. Conscient de ma chance d’être à Buenos Aires pour assister à ce match mythique à l’enjeu plus élevé que jamais, je n’ai malheureusement pas eu l’opportunité de me rendre à la Bombonera pour vivre cette expérience footballistique unique.

Au delà du ticket à décrocher pour participer à la Coupe du Monde des clubs, les deux clubs s’affrontent pour affirmer la domination de l’un d’entre eux sur la ville de Buenos Aires, et plus largement sur le football argentin et sud-américain. Ce match n’est pas seulement une confrontation entre deux clubs que tout oppose. Il cristallise, depuis toujours, toutes les tensions internes à la société argentine ainsi que sa richesse culturelle et historique. River Plate et Boca Juniors sont deux institutions à part entière, nées toutes les deux dans le quartier populaire de la Boca avant que River Plate ne parte s’installer dans le quartier plus aisé et riche de Núñez. L’antagonisme entre ces deux clubs est total. Ils se sont toujours affrontés, d’abord au sein d’une lutte de quartier, puis d’une lutte pour la domination de la ville de Buenos Aires, avant de s’étendre progressivement à une lutte nationale et continentale.

Actuellement, ce sont les deux plus grands clubs d’Argentine et, pour beaucoup, d’Amérique latine. Une phrase que m’ont répété des supporters de la Boca, paraphrasant Éric Cantona, est que l’on « peut changer de femme, de maison, de ville ou même de pays, mais jamais de maillot ». L’attachement des argentins au club de football n’est pas seulement un plaisir mais un besoin, une nécessité, une religion dont le temple pour pratiquer le culte n’est autre que le stade. La Bombonera et le Monumental sont réputés pour être deux des plus beaux stades de football au monde. Leur ambiance mythique fait rêver par-delà les frontières, au point de faire des matchs de ces équipes un événement à ne pas rater pour un amoureux du ballon rond lors d’un passage à Buenos Aires. River Plate, « El Mas Grande » (« Le plus grand »), club du grand Francescoli, au maillot mythique blanc à la bande diagonale rouge, affronte Boca Juniors, «  La Mitad Mas Uno  » (« La moitié plus un »), club des vénérés Maradona et Riquelme, et sa légendaire tunique bleu et or, dans un match qui « ne sera pas pour les cardiaques » comme a prévenu Macri. En France, ce match est souvent comparé au Clasico opposant le Real Madrid au FC Barcelone mais, pour en avoir discuté avec des argentins fans de football, ce rapprochement n’a pas lieu d’être. Pour eux, il n’existe « qu’un seul vrai et unique clásico dans le monde », celui de « la passion et du coeur » opposant River Plate à Boca Junior. Le reste n’étant, à leurs yeux, qu’artefact. Alors imaginez seulement cette confrontation sous la forme de deux matchs aller-retour, se jouant dans chacune de ces deux enceintes,  en finale de la plus grande compétition d’Amérique du Sud…

Personne n’est étranger à ce derby, chaque Argentin ayant une préférence plus ou moins marquée pour l’un des clubs. Y compris le président de la République Mauricio Macri, qui n’a pas pu s’empêcher de tacler les deux pieds décollés l’entraîneur de River Marcelo Gallardo, en déclarant lors d’une visite du laboratoire Cassará : «  esta vez se nos tiene que dar este culón de Gallardo » (« cette fois, nous nous devons de botter le gros cul de Gallardo  »). Carlos Bianchi, ancien entraineur de Boca et joueur du PSG, déclarait que « c’est toute l’Argentine qui vit le match, ce n’est pas seulement Boca et River ici à la capitale. Vous allez au sud, vous allez au nord, ils jouent le match ». 75 % de la communauté de supporters du football argentins se revendique de Boca ou River : 40-45 % pour le premier, 30-35 % pour le second, laissant les 25 % restants à se partager entre les autres clubs du pays. À l’aube d’un Superclásico, chaque Argentin a sa préférence et chaque habitant de Buenos Aires brandit fièrement son maillot et ses couleurs.

Buenos Aires paralysée le temps d’une journée

Le match, initialement prévu le samedi 10 novembre à 16 heures à La Bombonera, a dû être reporté au lendemain. En cause, des pluies diluviennes et des orages importants qui se sont abattus sur Buenos Aires dès 6 heures du matin (jusqu’à 45mm de pluie en 2 heures), qui ont particulièrement touché le quartier de la Boca où se trouve La Bombonera, dont la pelouse inondée a été jugée impraticable à la tenue d’un match de football. La fièvre footballistique qui envahissait progressivement les rues de la capitale depuis une semaine s’est retrouvée douchée, d’autant que la météo prévoyait les mêmes conditions météorologiques pour le lendemain. Toutefois, à mon réveil dimanche, si le soleil n’était pas encore totalement de retour, la pluie avait arrêté de faire des siennes et la clameur reprenait de plus belle dans la ville des bons airs.

Les rues de Buenos Aires sont, le temps d’une après-midi, un festival pour les sens. Les déflagrations des pétards donnent le rythme, suivies en choeur par les chants des supporters, amassés dans les grandes artères de la ville jusqu’au pied des hôtels où les deux équipes font leurs mises au vert. Le rouge, le blanc, le bleu et le jaune des maillots offrent une palette de couleurs, et quelques vendeurs à la sauvette tentent de convaincre les derniers résistants de s’équiper d’un maillot, d’une écharpe ou d’un accessoire aux couleurs du derby du jour.

Si le football est perçu et vécu comme une religion en Argentine, il est aussi d’une extrême et rare violence. Ainsi, sur dix dernières années, la fédération argentine a recensé pas moins de 90 morts de supporters dont 7 en dans la deuxième semaine du mois de novembre 2014 précédant l’assassinat de Franco Nieto en décembre de la même année, frappé à mort par des supporters adverses. Diego Murzi, sociologue du sport, tente d’expliquer l’origine de cette violence en avançant que « la violence dans le foot argentin a deux origines : la culture footballistique locale et les caisses noires de notre football. La culture locale, c’est celle de la rivalité exacerbée, du concept de l’Aguante : être le plus supporter, plus fort, plus fidèle, plus résistant, plus courageux ». Il ajoute d’ailleurs qu’il « faut comprendre qu’en Argentine, le recours à la violence est légitime. Pas seulement chez les barras (ndlr : l’équivalent des ultras) mais aussi entre joueurs, dirigeants, etc. ». Enfin, il note que « les rivalités entre clubs ennemis engendrent des combats pour l’honneur, pour la défense des couleurs, dans lesquels la mort est un horizon possible, à la différence de l’Europe où il s’agit généralement de “simples” coups” ».

Pour répondre à ces débordements de plus en plus fréquents et de plus en plus violents, les instances argentines ont décidé d’interdire le déplacement des supporters argentins lorsque leur équipe se produit à l’extérieur. Ainsi, les fans de River Plate se sont réunis autour de l’enceinte du Monumental pour encourager et regarder le match entre eux dans une clameur folle. La Boca, quartier populaire au sud de la ville, a renoué avec ses plus grands instants de gloire. La Bombonera, stade de Boca, s’est enflammée bien avant le début du match comme à son habitude, les supporters arrivant par milliers pour chanter et chauffer le stade confirmant sa réputation de stade à l’ambiance sans nulle autre pareille. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un billet s’entassent dans divers bars, une pinte de Quilmès (bières locales) à la main ou un verre de Fernet-Coca pour les plus téméraires, écharpe autour du cou et maillot sur le dos.

La police, mise en état d’alerte, est déployée un peu partout dans la ville, sur toutes les grandes avenues et zones stratégiques, afin de prévenir ou de contenir tout débordement potentiel dont ce match est coutumier. Toutefois, la CONMEBOL,  la fédération de football d’Amérique du sud rattachée à la FIFA et en charge de l’organisation de la Copa Libertadores, a fait pression pour que des mesures de sécurité draconiennes soient entreprises pour éviter tout débordements. La police est même descendue dans les vestiaires de River Plate en amont du match pour en vérifier la conformité, notamment qu’il n’y ait pas de systèmes mis en place afin d’outrepasser la sanction de Marcelo Gallardo, entraineur de River, suspendu pour le match. Évidemment, les rumeurs complotistes se nourrissant du raccourci du lien entre Macri et le club sont allées bon train. Quelques chauffeurs de taxi ou de bus m’ont d’ailleurs confié qu’ils redoutaient que le match puisse être truqué, tant Macri ne pourrait se permettre de laisser River l’emporter. D’autres m’ont confié également qu’il paraitrait impensable que Boca puisse être sacré sur la pelouse du Monumental (où se joue le match retour) et que le match, si ce cas de figure survient, risquerait de ne pas se terminer.

La ville est à l’arrêt, les taxis sont portés disparus, les bus saturés, ralentis ou annulés. La ville entière est en émoi, paralysée d’excitation avant le coup d’envoi du match. Les hôpitaux de Buenos Aires ont reçu de nombreux supporters de foot depuis une semaine pour des problèmes de tachycardie ou d’angoisse. D’autres affirment avoir perdu le sommeil depuis plusieurs jours. Les restaurants à parilla, spécialités locales à base de grillades de viandes, sont pleins à ras bord, et l’on ressent une ambiance de plus en plus explosive. Les présidents des deux clubs ainsi que les autorités nationales et de Buenos Aires ont mis en place depuis une semaine des campagnes pour apaiser cette explosivité, avançant notamment que « nous ne sommes pas ennemis mais de simples rivaux ». Finalement, le report du match pour cause météorologique était parfaitement en accord avec la situation de la ville : le ciel a explosé de la même manière que la ville s’apprête à le faire durant le match.

L’une des campagnes mises en place par les deux clubs et les autorités : « Le football, c’est la passion. Assez avec la violence ».

Un scénario endiablé

Pour ma part, j’ai eu la chance de voir le match dans un bar répondant au nom de « Locos por el futbol » (Fous de football), qu’un argentin m’avait recommandé, qui est un lieu connu des aficionados de football argentin. Le bar était plein et bouillonnait d’excitation, mais n’avait pas de parti pris particulier puisque l’on y trouvait à la fois des supporters de Boca Junior et de River Plate, qui se sont côtoyés le temps du match sans débordement ni accrochage. L’ambiance de La Bombonera était exceptionnelle, elle l’est toujours, mais en ce jour si spécial, elle dépassait tout entendement. Certains journalistes argentins ont même annoncé que le mouvement de foule et la clameur qui se dégageait du stade avait créé une onde sismique.

Le scénario du match est fou et endiablé. River Plate domine d’entrée malgré le pressing important imposé par Boca. Réputé pour être un match fermé, âpre physiquement et tactiquement verrouillé, ce Superclásico faillit presque à sa réputation. Les deux équipes sont tout sauf inhibées par l’enjeu et semblent jouer avec une grande liberté, donnant un jeu ouvert et plaisant à suivre. River Plate continue sa domination technique et frôle l’ouverture du score à la 16e minute mais Rossi sort une nouvelle parade sur une tête de Martinez. La Bombonera chante pour son gardien, aussi bouillant que ses supporters.

On sent malgré tout une certaine tension entre les joueurs des deux équipes montrant qu’un rien pourrait faire mettre le feu au poudre dans ce match. L’ambiance baisse d’un ton avec la sortie sur blessure de Cristian Pavón, star de Boca, sorti en larmes sous l’ovation du stade. Ce dernier explosera, tout comme les supporters de Boca présents dans le bar où j’étais, pour l’ouverture du score signée Ramón Ábila à la 34e minute. La joie sera de courte durée puisque, quasiment sur le coup d’envoi, Lucas Pratto égalise pour River Plate d’une frappe croisée suite à une passe limpide de Martinez. Le match devient alors complètement fou, sur le terrain certes mais surtout dans les tribunes et dans les divers bars qui vibrent de plus en plus au rythme de l’intensité du match. Si River est à deux doigts de prendre l’avantage et de calmer la furia des tribunes de la Bombonera sur un face à face gâché par Borré devant Rossi, elles s’enflamment (littéralement) lorsque, dans le temps additionnel de la première mi-temps, d’une tête retournée, Benedetto, remplaçant de Pavon, prolonge le coup franc lointain de Barrios dans les filets du portier de River, Armani. La mi-temps est sifflé sur ce score de 2-1 pour Boca, le rythme et l’intensité sont dingues, l’ambiance est folle et le match tient toutes ses promesses.

Au retour des vestiaires, La Bombonera chante de plus belle. Si River manque de revenir au score à la 58e sur une frappe monstrueuse de Casco, ils égalisent trois minutes plus tard à la 61e minute sur un but contre son camp d’Izquierdoz, qui effleure le ballon sur un centre de Perez et trompe la vigilance de son propre gardien. La fin du match est tourne plutôt à l’avantage de Boca, dynamisé par l’entrée en jeu de Carlos Tévez, qui se fait remarquer par une frappe dangereuse juste au-dessus à la 79e minute puis par un décalage parfait pour Benedetto, qui rate son face à face contre Armani. Les deux équipes continuent de pousser, mais le score ne bougera plus, laissant le coup de sifflet final retentir sur ce score de 2-2 et mettant un terme à la première manche de cette final qui aura tenu toutes ses promesses.

Ce nul fait toutefois les affaires des joueurs de Gallardo, qui ont réussi à résister à la Bombonera et qui joueront le titre à domicile, au Monumental, devant leurs supporters. Il est important de noter cependant que l’ampleur du score (2 buts inscrits à l’extérieur) ne leur offre aucun avantage supplémentaire car la règle du but à l’extérieur ne s’applique pas en finale. Boca Juniors devra sortir un match énorme au Monumental pour espérer décrocher la Libertadores, qui sera la dernière sous la formule d’une finale en format aller-retour. Alors oui, vivement le 24 novembre pour des retrouvailles historiques au Monumental, qui s’annoncent dantesques et déjà mythiques.

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