90 minutes. Des frites à la pause. « Les Corons » en musique de fond. On ne se trouve pourtant pas dans un stade mais en plein cœur d’une pièce de théâtre dans laquelle Mohammed El Khatib réunit ses deux passions : le théâtre et le football. En faisant monter cinquante-trois supporters du RC Lens sur les planches de Stadium, il projette ainsi la confrontation de deux publics, bien différents à première vue.

Tout part de l’idée de Mohammed El Khatib. Artiste, journaliste et sociologue, diplômé de Sciences Po et titulaire d’un DEA de géo, ce fils d’ouvrier a grandi dans les quartiers populaires, passant des heures balle au pied pour vivre, à l’image de son géniteur, l’amour du football. « L’héritage est là, j’ai toujours eu non seulement un peu honte de mon père mais également de ma passion cachée pour le football. Il est temps de se réconcilier, » confiait-t-il à Libération. Accompagné par la troupe Zirlib, Stadium est donc l’occasion de mettre en scène le patrimoine si particulier du réalisateur.

Le principe ? Faire monter, sur les planches, cinquante-trois supporters issus du «  meilleur public de France » – celui du stade Bollaert – et qui, à travers le sport, incarnent une histoire, des valeurs et « un imaginaire débridé ». Au delà d’une mission humaine, de « susciter des rencontres entre des gens qui n’étaient pas censés se rencontrer », le metteur en scène voit, dans son travail, un objet social.

Une performance documentaire inédite qui « casse l’entre-soi de la pratique théâtrale »

A travers des témoignages sur le plateau, El Khatib entend bien démonter les caricatures du supporteurisme. L’ancien ailier droit définit alors le stade comme « un des derniers endroits où il y a une vraie mixité ». Lui qui était arrivé, comme beaucoup, avec des clichés banals, plutôt négatifs, a changé de discours. « Un supporter est un aficionado, qui par définition est non seulement un passionné mais aussi un connaisseur » explique-t-il alors. Sa qualité du savoir et ses critères d’appropriation sont, en fait, beaucoup moins arbitraires que ceux qui ont cours, par exemple, dans le public artistique : « l’idée que ceux qui assistent à un match de football seraient un ramassis d’idiots violents est souvent un fantasme d’intellectuel bien né ».

« Ciment social », le ballon rond rassemble en fait, au cœur du Racing Club, le chômeur du coin comme les étudiants ou les instituteurs, en passant par le curé, les ouvriers d’usines, les retraités, ou encore le « maire coco de la ville de Grenay ». Il rallie aussi les « ultras », dont l’auteur invite à une vision nouvelle : « certains supporters sont des militants quand tu les entends parler d’interdiction de stade ou de fichage préventif. C’est un peu un raccourci mais ils défendent aussi les droits de l’homme. J’ai découvert, derrière le combat des supporters, des aspirations de liberté, » avoue-t-il à La Voix du Nord. Et pour cause, ces derniers représentent et incarnent une histoire, des valeurs et un imaginaire, participant à la définition des identités locales et nationales.

Le foot au centre des problématiques sociétales contemporaines

A travers cette analyse sociale, Mohammed El Khatib raconte beaucoup. Donner la parole à cette masse collective et à ces trajectoires individuelles structurées par le football, c’est aussi mettre en avant la passion du jeu – vécue comme un exutoire dans une région ouvrière frappée par la crise – et éclairer les spectateurs sur la manière dont évolue la discipline.

Sur les planches, Ludovic, militant d’extrême droite et « capo » du groupe des supporteurs irréductibles du KSO, entend par exemple défendre la cause des ultras, déconsidérés par les autorités et les médias. Ces derniers seraient, aujourd’hui, les seuls défenseurs d’un « blason qui ne changera pas ». Alors que la majorité des joueurs ne sont plus que des mercenaires, ils prônent, effectivement, le respect et la solidarité hérités de la tradition ouvrière de la ville. On retrouve aussi Sylvie, fille de mineurs polonais, qui exprime son amour pour le football tout en rendant compte de sa situation : au chômage, « comme tous les Lensois ». Cette mère de sept enfants ne cache pas être déçue de la classe politique et avoir voté blanc au second tour de la présidentielle.

Avec Stadium, le football semble donc, bel et bien, être à la croisée des problématiques essentielles en exhibant les maux de notre société : la marchandisation d’un sport populaire qui s’aligne sur le modèle de consommation si cher au monde contemporain ; le mépris d’une classe de supporters vus comme des amateurs, porteurs de haine identitaire et xénophobe, dont la « beauferie apparente » ne serait que le corollaire de salaires de misère, de chômage, d’exclusion et de précarité ; l’idée d’un football-spectacle, opium du peuple, qui ne serait – comme l’écrit le metteur en scène dans ses Notes de contexte – qu’un moyen « d’encadrement pulsionnel des foules, de contrôle social qui permet[trait] la résorption de l’individu dans la masse anonyme, dans le conformisme des automates »… L’évolution du football soulignerait, en fait, des problèmes bien plus profonds que ceux relatifs à la discipline elle-même.

Un travail sur le long terme : résultat renversant et avenir prometteur

Acclamé par les critiques et les spectateurs, Mohammed El Khatib a aussi rencontré un franc succès auprès des acteurs eux-mêmes. « Il y a cette image que nous sommes tous des incultes, là c’est tout le contraire » s’enjouait, par exemple, une des ‘‘comédiennes’’. Il faut dire que le travail du metteur en scène a été minutieux : après plusieurs mois d’investigations auprès des chercheurs de Liévin, il a fallu créer un « lien de confiance », en s’immergeant, tout au long de la saison 2015-2016, aux côtés des clubs de supporters du RC Lens avant de repérer « des problématiques récurrentes [que] chacun tentait de dénouer, à la fois collectivement et individuellement ».

En jouant avec l’humour, ce fan de foot a réussi son pari, esquivant le voyeurisme, la condescendance et l’instrumentalisation des classes les plus populaires. La vanne se révèle être la moindre des politesses puisqu’elle permet de poser, d’emblée, un rapport d’égalité. « Ça empêche de se prendre pour des démiurges, la délicatesse de l’humour restaure une forme d’humanité » confie Mohammed El Khatib, cherchant une raison au triomphe de son œuvre. Cette réussite a été tellement applaudie que le sociologue est, aujourd’hui, invité à dupliquer l’expérience dans différentes villes du monde. Même s’il apparaît quelque peu sceptique, par peur de transformer son art en une « opération commerciale », il a quand même accepté de recréer Stadium à Buenos Aires, la ville mythique de Maradona. Il nous tarde déjà de découvrir Stadium 2.

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