De part et d’autre du Bosphore, là où la ville d’Istanbul fait se rencontrer Europe et Asie, les deux clubs les plus titrés de l’histoire du football turc se tirent la bourre depuis plus d’un siècle. Pour le 387e fois de l’histoire, les Lions de Galatasaray et les Canaris de Fenerbahçe croiserons le fer ce dimanche à la Türk Telekom Arena, exacerbant le temps de 90 minutes toute la chaleur d’Istanbul la Magnifique. Histoire. 

À travers l’histoire du sport, il a tellement perdu de son sens que ce mot ne veut plus vraiment rien dire. « Derby ». Si ses origines remontent aux courses hippiques du XVIIIe siècle, le derby a pris avec le temps la signification d’un affrontement entre deux clubs d’une même ville. Des rivalités épicentrales qui ont été noyées voire supplantées par l’émergence d’autres rendez-vous majeurs du sport. Heureusement, il existe encore des confrontations comme celles entre les clubs stambouliotes de  Fenerbahçe et Galatasaray pour rappeler à tout un chacun la véritable définition de derby. Depuis 1909, Sarı-Kırmızılılar (Jaune et Rouge) et Sarı Lacivertliler (Jaune et Bleu Marine) se toisent de part et d’autre du Bosphore, cristallisant toutes les tensions et les passions autour du football dans l’ancienne Constantinople. Une rivalité centenaire qui connaîtra ce soir, à 18h30 (heure française), sa trois cent quatre-vingt-septième joute.

Galatasaray la luxueuse, Fenerbahçe la populaire

La première confrontation entre les deux clubs remonte donc à 1909. Quatre ans plus tôt, le club de Galatasaray voyait le jour sous l’impulsion d’étudiants de l’un des établissements scolaires les plus prestigieux de Turquie, la Galatasaray High School, situé dans le quartier huppé d’İstiklal, du côté européen de la ville. Deux ans plus tard nait, de l’autre côté du Bosphore, sur le pan asiatique de la cité, le club de Fenerbahçe.

L’une des images les plus emblématiques du derby : en 1996, l’entraîneur écossais du Galatasaray Graeme Souness plante un drapeau du club Rouge et Jaune au centre de la pelouse du Sükrü-Saraçoglu (le stade de Fenerbahçe) après avoir remporté la coupe de Turquie face au rival. Héros du peuple.

Le derby prend très vite une signification particulière, aussi footballistique que sociale. À cheval sur les continents, aux deux extrêmes de la société stambouliote, le « derby éternel » (Ezelî Rekabet en VO) n’a pourtant pas toujours été aussi intensément hargneux. Dans l’entre-deux guerres, alors que la Turquie combat pour son indépendance (1919-1922), les deux clubs sont même plutôt copains. Jusqu’en février 1934 : « Ce jour-là, les deux équipes s’affrontaient en amical. Un joueur de Galata et un joueur du Fener avaient des problèmes en privé. L’histoire a éclaté sur le terrain, ils se sont mis sur la figure, les autres joueurs sont arrivés, tout le monde s’est battu, et la vague de violence s’est diffusée dans les gradins », raconte Metin Gülmen, journaliste allemand spécialisé du football turc, à So Foot. La première de nombreuses rixes.

La rivalité n’a fait qu’aller crescendo depuis, concentrant très vite toutes les passions autour du football turc. Peu de citoyens n’ont pas leur avis sur la question : dans un sondage effectué en 2011 sur un échantillon de plus d’un million de personnes, Bilyoner (un organisme de pari sportif turc) adjugeait 35 % du pays à Galatasaray, talonné par son rival à 34 %. Soit 69 % des fans de football turc qui, s’ils ne sont pas supporters, ont au moins un avis tranché sur la question. Le genre d’avis tranché qui te brise une relation de couple, te fait renier l’un de tes enfants ou te fait exploser ta télévision de rage.

Gagner pour gagner

Depuis 108 ans qu’il existe, le derby intercontinental est définitivement classé dans la catégorie de ces rivalités qui font fi des enjeux sportifs : le derby se gagne, qu’importe le classement, qu’importe l’enjeu, qu’importe le sport aussi. On brandira bien quelques statistiques (147 victoires à 123 pour Fenerbahçe, 116 nuls, une seule victoire lors des six dernières confrontations pour Galata), mais chaque match est une nouvelle histoire. Cette année, Galatasaray a beau recevoir dans la peau d’un leader invaincu, emmenés par un Bafé Gomis irrésistible (9 buts en 8 matchs), les derbys restent des matchs imprévisibles, d’autant plus que les deux clubs profitent de l’embellie du football turc depuis quelques années pour attirer des noms à la hauteur de la passion qui l’anime. Les vingt-deux acteurs sont prévenus : les 52 652 sièges de la Türk Telekom Arena seront remplis, et ceux qui les rempliront ne seront pas là pour assister calmement au match. Ouvrez grand les yeux et préparez les boules quies : le football turc est prêt à montrer ce qu’il a dans le ventre, de l’Ouest de l’Europe à l’Est de l’Asie.

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